P1020524Quand j’étais petite, mon grand-père m’écrivait de longues  lettres, m’envoyait des photocopies de ses lectures, ou bien me gribouillait des petits mots au dos de photos. Je n’ai jamais rien compris à ses écrits. Mon jeune âge ne me permettait sans doute pas d’apprécier sa prose et de suivre le fil souvent décousu de sa pensée. L’année dernière, j’ai retrouvé une de ces lettres accompagnée de la photocopie d’une couverture de livre mais, 20 ans après, elle était toujours aussi incompréhensible. Pourtant certains mots, certaines phrases éveillaient mon intérêt : « promouvoir une Fondation des Femmes de la Francophonie, de toutes races, couleurs ou religions »,  « A mon avis le XXIème siècle sera celui des femmes lucides féminines maternelles mais scientifiques aussi ». D’autres me laissaient l’impression que mon grand-père n’avait pas toute sa tête : «ce qui me paraît crucial dans ce livre c’est la marquette».

 

Agn_s_FineHier, j’ai assisté à une nouvelle conférence du cycle «40 ans de recherches sur les femmes, le sexe et le genre», organisé par l’Institut Emilie du Châtelet. Cette fois, la parole était donnée à Agnès Fine, historienne et anthropologue, spécialiste de la parenté et du genre dans les sociétés européennes. Elle a retracé son parcours professionnel après avoir évoqué la petite fille qu’elle fut, cette enfant qui rêvait de devenir exploratrice mais à qui on a vite fait comprendre que ce n’était pas un métier de fille. C’était très intéressant de l’écouter nous présenter son travail sur la construction de la différence sociale des sexes. Comme notre société ne possède pas de rites initiatiques qui permettraient aux enfants d’entrer dans l’âge adulte et de s’affirmer en tant que femme ou homme, Agnès Fine a étudié la manière dont les enfants s’approprient les attributs masculins et féminins et construisent leur identité sexuée.

Ses recherches ont montré que l’identité féminine s’affirmait vers 10-12 ans par trois biais :

 - l’entrée au collège

- les premières règles

- l’écriture : 70% des adolescentes ont tenu un journal intime contre 7% des adolescents (je tiens à préciser que, d’après les recherches d’Agnès Fine, c’est le fait d’offrir un journal intime aux jeunes filles qui déclenche l’écriture et non pas leur « nature féminine »)

Quant aux garçons, ils construisent leur identité masculine par la négative, en opposition aux attributs féminins, considérés comme dévalorisants. C’est pourquoi il est plus difficile pour un garçon de s’intéresser à la danse classique que pour une fille de devenir athlète de haut niveau.

 

Agnès Fine nous a également expliqué comment se formait l’identité féminine autrefois. Ses recherches entamées en 1973 sur l’histoire des femmes et des familles rurales pyrénéennes ont montré que c’était la constitution du trousseau qui marquait de manière symbolique la fin de l’enfance et qui préparait les filles au mariage. Le trousseau était extrêmement important et aucun mariage ne pouvait se faire sans lui. Le nom de la future mariée devait être brodé au fil rouge (symbole des menstruations) sur du linge blanc neuf (symbole de virginité). Agnès Fine a alors cité le travail d’ Yvonne Verdier qui avait déjà présenté cette coutume dans son livre « Façons de dire, façons de faire ». Elle y montrait l’importance de cette broderie qui créait une sorte de lien organique entre la femme et son trousseau. Une broderie appelée "marquette"…

Merci Papy.