Mon précédent billet a suscité de vives réactions et la lecture de ces critiques m'a encouragée à relire l'intégralité du dossier publié par Sciences Humaines. Mon avis sur cette revue n'a fondamentalement pas changé mais j'ai réalisé, en relisant mon billet, qu'il n'apportait qu'une note d'humeur sans expliquer clairement pourquoi j'étais aussi remontée contre Sciences Humaines. Je vais tenter de corriger cette erreur.

Si je suis aussi critique vis à vis de ce dossier intitulé  "L'ère du postféminisme", c'est parce qu'une revue nommée Sciences Humaines et dont l'éditeur présente ses ouvrages comme étant «exigeants et rigoureux», se doit, à mon sens, de proposer à ses lecteurs des articles de qualité, documentés, objectifs et respectueux de la déontologie journalistique. Malheureusement, ce dossier ne répond pas à tous ces critères. Je ne remets pas en cause les informations contenues dans ces articles car elles sont tout à fait justes. En revanche, je regrette que les articles soient rédigés de manière à offrir un dossier consensuel saupoudré de quelques cas polémiques à la mode. Le contenu est loin d'être impartial et ne touche jamais aux problèmes de fond, ce qui ne peut que donner une image tronquée de la condition féminine et du féminisme.

Commençons par le titre: "L'ère du postféminisme". Pourquoi post-féminisme? Il faut attendre la septième page du dossier pour avoir droit à une définition assez surprenante: «On peut considérer que le postféminisme regroupe tout ce qui vient après le féminisme traditionnel des années 70». Dans le genre définition fourre-tout, on ne peut pas faire mieux. Ce « tout » évoque-t-il tous les nouveaux courants féministes? Toutes les femmes? Tout et n'importe quoi?

Nous avons donc droit au fil des pages à une succession de divers portraits de femmes, féministes ou pas, qui sont apparemment sensés nous donner une vue d'ensemble de la condition féminine actuelle. Après tout, pourquoi pas, mais dans ce cas il est difficile d'être exhaustif et il faut forcément faire des choix. Ce qui me gêne c'est que ces choix sont en l'occurrence clairement influencés par une vision consensuelle de la place des femmes dans la société. La plupart des articles sont consacrés aux thèses naturalistes qui estiment que les femmes ont une nature commune qui les définit. C'est assez flagrant quand on voit que cette revue consacre 3 pages à Susan Pinker sur les 11 pages qui constituent ce dossier. C'est peut-être moins évident dans les autres articles si on n'est pas familiarisé avec les courants de pensée féministes et/ou avec les recherches sur la condition des femmes. Mon principal reproche porte sur les omissions. Les intellectuels et scientifiques ayant travaillé sur des thèses opposées à cette vision naturaliste ne manquent pas. Pourtant, ils sont complétement absents pour certains ou vaguement cités pour d'autre. Les seuls contre-poids que j'ai pu trouver sont:

  • Elisabeth Badinter qui se voit octroyer un petit paragraphe dans l'introduction du dossier. Visiblement, c'est à contre-cœur que la journaliste lui a cédé cette place car les termes employés sont peu élogieux et lui donne l'aspect de ces féministes extrémistes tant détestées: «égalitaire radicale», «s'en prend à l'idéologie de la mère parfaite», «surgit la menace d'un backlash, ce retour en arrière redouté et régulièrement dénoncé par les féministes, derrière lequel se profilerait le spectre d'un credo naturaliste». Des mots qui font peur et le tout rédigé au conditionnel pour discréditer, ou du moins pour ne pas cautionner cette thèse, c'est le choix fait par la revue Sciences Humaines.

  • Judith Butler, quant à elle, a eu droit à sa photo et 5 phrases sur son travail. Quand on sait que c'est une philosophe de renommée mondiale qui travaille depuis plus de 20 ans sur la construction des genres, on pourrait s'attendre à un peu plus de 5 phrases. C'est chose faite quelques lignes plus loin dans la conclusion: «On peut aujourd'hui être postféministe sans adopter tout le radicalisme des philosophies postfémisnistes. Comme celle de Judith Butler qui va jusqu'à dire que la différence masculin/féminin n'est que le produit d'un langage «performatif» qui crée des garçons ou des filles uniquement par la force des mots». Cette conclusion était-elle vraiment indispensable? Pourquoi résumer ainsi une théorie, certes déconcertante, mais aussi très intéressante? Pourquoi la ridiculiser au point de la rendre si peu crédible?

  • Je suppose que je peux également ajouter Donna Haraway à ma liste même si sa place dans ce dossier est insignifiante. Deux phrases, c'est peu pour comprendre une théorie mais c'est suffisant pour faire sourire. Est-ce un article sur le féminisme ou sur la science-fiction? Il faudrait avoir lu son livre pour le savoir mais chez Sciences Humaines on ne s'encombre pas d'explications et on laisse croire aux lecteurs que les féministes ont toutes perdu l'esprit au point de croire que les filles et les garçons n'existent pas ou que nous serons tous prochainement des cyborgs.

  • Il y a aussi cette petite phrase jetée au milieu de l'introduction: «En définitive, les féministes de tout bord continuent de voir les femmes comme d'éternelles victimes manipulées, même si l'ennemi principal aurait troqué son masque patriarcal contre celui d'un libéralisme au dents longues...». Encore une fois, les journalistes ont recours à un style péjoratif qui présente les féministes comme de vieilles folles qui n'ont pas évolué et qui croit encore à des agresseurs fictifs. Vous remarquerez l'emploi du conditionnel...

En revanche, quand il s'agit de présenter des points de vue naturalistes, les termes sont beaucoup plus élogieux, les verbes ne sont plus au conditionnel et les sous-entendus dévalorisants disparaissent: «Ce n'est pas l'avis de la psychologue Susan Pinker pour qui les femmes contemporaines pilotent leur vie en fonction de leurs goûts et de leurs choix. Cette psychologue canadienne avance que la différence des sexes s'ancre dans les spécificités issues de la nature. Un constat bien peu audible en France». Nous sommes loin d'une présentation neutre de la théorie naturaliste car la journaliste n'hésite pas à employer le mot «constat» pour décrire ce qui n'est qu'une hypothèse. Comme si ce favoritisme ne suffisait pas, elle assène encore quelques coups sur le dos des courants opposés. D'abord par ces mots énigmatiques: «bien peu audible en France», qui laissent entendre que cette charmante théorie n'est pas écoutée à sa juste valeur. Puis par cette phrase: «Cette discipline est cependant considérée comme tabou dans l'Hexagone, accusée d'endosser les vieux oripeaux idéologiques justifiant la domination masculine». Vous remarquerez au passage le retour de ce style péjoratif qui présente les opposants à la thèse naturaliste comme de ridicules paranoïaques.

Mon principal reproche porte donc sur le déséquilibre flagrant qu'il y a entre les différents courants de pensée exposés dans le dossier de Sciences Humaines et sur le silence fait sur des études qui pouvaient proposer aux lecteurs des points de vue différents (Pierre Bourdieu, Julia Kristeva, Françoise Héritier, Elena Gianini Belotti, Catherine Vidal,...). Même les principales héritières de cet héritage des années 70, la nouvelle génération de militantes féministes, sont absentes de ce grand dossier sur le postféminisme. L'autre reproche que je ferai à cette revue est son manque de recul sans doute dû à une volonté de profiter de créneaux porteurs pour assurer ses ventes.

Pour preuve, les 4 dernières pages qui sont consacrées à de «nouveaux archétypes féminins». Bien sûr, on ne peut pas citer tout le monde, il a donc fallu faire des choix. Sciences Humaines a choisi de retenir 6 types de femmes (symboles féminins représentatifs si j'en crois la définition du mot archétype) «qui cassent les codes du féminisme traditionnel»:

  • la pintade

  • la cougar

  • la queer

  • la féministe en niqab

  • la fille phallique

  • l'écolo radicale

Là, j'avoue que je sèche. J'ai eu beau relire l'article plusieurs fois, je ne comprends toujours pas l'intention des journalistes, ni l'intérêt d'un tel article. S'agit-il de nouveaux modèles féministes? Apparemment non, puisque ces femmes ne sont pas toutes féministes. S'agit-il de nouveaux modèles féminins? Pas vraiment. Même si la journaliste s'évertue à nous expliquer qu'une pintade est une nouvelle bécasse intelligente, l'argumentation reste peu convaincante. Elle en est toujours à parler des femmes qui prennent soin d'elles et aiment la mode en des termes peu élogieux (non, pintade n'est pas un compliment).  Il y a également la mère poule qui est loin d'être une nouveauté. Des «hypersexuelles machistes» existaient déjà du temps des «Liaisons dangereuses».  Alors quel est le but du jeu? Pourquoi ces portraits de femmes? Parler de tout et de rien en prenant comme prétexte le féminisme? C'est l'explication la plus probable. Malgré tout, ces portraits ont bien un point commun, leur pouvoir racoleur:  Série TV à succès (pintade), vie privée des people (cougar), fascinant cocktail trash/porno/drogue (queer et fille phallique), cas polémiques d'actualité (féministe en niqab et tendance écolo avec la mère poule). Là encore le style, les mots ont leur importance. Par exemple, pourquoi parler des femmes qui sont en couple avec un homme plus jeune comme d'une espèce animale étrange digne de figurer au programme d'une chaîne de documentaires animaliers? («elles font la chasse à de beaux et fringants jeunes hommes», «ces prédatrices», «Demi Moore, 48 ans, entichée d'un jeune éphèbe à peine trentenaire»). Expliquer pourquoi la presse à sensations les appelle des cougars suffisait amplement. Pourquoi reproduire le même style convenu pour les traiter comme de dangereuses mangeuses d'hommes?

A ce traitement de l'information partial et racoleur, s'ajoute une occultation bien étrange quand on choisit de parler de postféminisme: l'absence de sujets qui fâchent. A part une rapide évocation des problèmes rencontrés pas les femmes qui n'occupe que quelques lignes dans l'introduction, rien n'est dit sur les combats féministes actuels. Il aurait été intéressant de faire un état des lieux de cette fameuse «ère du postféminisme». Quelles sont les nouvelles luttes auxquelles sont confrontées les femmes? Quels sont les avancées féministes qui ont été acquises depuis les années 70? A cette dernière question, Sciences Humaines nous offre un élément de réponse. Avant, on avait juste le droit d'être vierge, mère ou putain. Désormais, on peut être pintade, mère écolo ou phallic girl...